Jour 17 – premier jour des plaidoiries : réquisitoire du Ministère public par le Procureur fédéral Andreas Müller

01.03.2021

Le juge Bacher ouvre l’audience : Il donne la parole au Procureur fédéral Andreas Müller.

Réquisitoire du ministère public par le procureur fédéral Andreas Müller

Le Procureur commence par rappeler les mots d’un témoin qui racontent son quotidien de la guerre civile du Liberia, expliquant qu’il a subi plusieurs groupes de rebelles au Liberia, et que les ULIMO étaient pire que ceux de Charles Taylor.

Il note que c’est un procès hors norme qui s’ouvre aujourd’hui. Pour l’histoire de la Suisse, c’est la deuxième fois que la justice se prononce sur une question pareille. Les crimes internationaux, « the crimes of crime », le paroxysme de la violence de l’homme sur l’homme. Les plaignants dans ce dossier, ce sont ceux qui ont accepté de mettre fin à ce sentiment d’injustice.

Il relève que lorsque le prévenu a dit dans ce procès “there’s no clean war”, il avait raison. Mais la guerre n’échappe pas au droit. L’ultime ligne rouge qui affecte les victimes concernent l’humanité tout entière : et nous sommes ici pour défendre cette ultime ligne rouge. Peu importe le temps écoulé, peu importe les 5000 km qui séparent nos pays.

Selon le Procureur fédéral, depuis la création du Liberia, les Américains ont toujours dominé les ethnies de manière brutale : diviser pour mieux régner, on attisait les tensions et les jalousies interethniques. Lors du coup d’état, pour la première fois, le gouvernent n’était plus aux mains des Américains. Les membres de l’ethnie Gio et Mano sont massacrés par l’armée officielle constituée majoritairement par des membres de l’ethnie Krahn.

Il note que Samuel Doe, qui prend le pouvoir et est d’ethnie Krahn, est bien à l’origine de la guerre civile au Liberia. Le NPFL, National Patriotic Front of Liberia (NPFL) de Charles Taylor est constitué des Gio et Mano qui en veulent aux Krahn et aux membres d’une autre ethnie, les Mandingos, qui fondent les ULIMO. La guerre civile éclatera en 1989. Finalement, la première guerre civile prend fin en 1996, Charles Taylor est élu en 1997. Puis la 2e guerre civile s’enclenche dès 1999.

Selon le Procureur fédéral, l’esprit de vengeance est un terreau pour les violences. Alors, le gouvernement d’après-guerre crée la Truth and Reconciliation Commission ou TRC qui constate que la violence de cette guerre a été telle que la notion même de crime de guerre ne suffit plus : cannibalisme, pillages, viols, transports forcées… La guerre du Liberia a surpassé toutes les barbaries existantes. Les plaignants sont venus en parler, et c’est l’objet de ce procès.

Il raconte que le Lofa était une région et un axe stratégique qui permettait aux ULIMO de s’approvisionner en armes et vivres en Guinée qui était favorable aux Madingos car peuplé aussi de Mandingos en Guinée. Le commandant ULIMO Pepper & Salt remplaça le commandant Steven Dorley pour s’emparer du Lofa. Peu de sources ouvertes existent sur la situation du Lofa durant la prise par les ULIMO. Mais on sait que des milliers de civils ont été massacrés : tout le monde pouvait être visé. Il suffisait d’appartenir à une certaine ethnie, de refuser un ordre ou de ne pas réussir à porter des charges pour être abattus. Les organisations humanitaires ont été harcelées, elles ont finalement jeté l’éponge et quitté le Lofa.

Il note que Ugly boy, Cobra, Jungle Jaba, etc. sont des noms de guerre des commandants ULIMO dans le Lofa, utilisés pour cacher leurs véritables identités et leur permettre de commettre des atrocités sans être reconnu. Pepper & Salt aussi, dont on a dit qu’il a servi de la chair humaine à ses hommes.

Le Procureur fédéral poursuit en disant que les ULIMO envoyaient des espions dans les villages pour qu’ils repèrent ce qui était bon à prendre, puis ils faisaient des descentes et pillaient. Ils allaient revendre la marchandise en Guinée, mais les commandants se servaient au passage. Plus ils tuaient, plus ils étaient redoutés. Des têtes, des viscères étaient exposés sur les checkpoints. Le cœur et le foie étaient mangés, selon des croyances perverties que ces organes donnaient force et courage. Et les viols commis, toutes ces violences à l’égard des femmes et des filles dans le Lofa.

Au total, la TRC attribue des milliers d’exactions aux ULIMO et spécialement ULIMO-K. En moyenne, cela 10 crimes de guerre par jour !  Et ce chiffre ne contient que les crimes rapportés à la TRC. Nul ne connaît le chiffre exact.

  • Evolution de la situation dans le Lofa:

Le Procureur fédéral explique l’ordre « don’t kill, don’t rape, etc… ». Il y avait des règles dans le conflit. Mais progressivement, les ULIMO perdent le contrôle des troupes situées dans le Lofa. « We lost control » a affirmé un commandement ULIMO pendant la procédure. Ces atrocités ont finalement poussé les civils à chasser ULIMO, ils ont créé la LDF (Lofa Defense Force) soutenue par Charles Taylor. 

Selon lui c’était un quotidien où la mort était omniprésente, un quotidien où celui qui portait une arme décidait de la vie de celui qui n’en a pas, un quotidien où la vie n’avait aucune valeur.

Le Procureur fédéral demande ensuite quels ont les réponses d’Alieu Kosiah devant tous ces crimes.  Les civils maintenus en « tabé » – forme de torture – et tués ? « Jamais vu !» « Black Monday » ou jours de grands massacres ? « Jamais vu ! » Cannibalisme ? « Jamais vu! » Démembrements d’êtres humains ? « Jamais vu ! » Transports forcés de civils ? « Jamais vu ».

Le Procureur fédéral rappelle ensuite la jurisprudence qui s’applique ainsi que la qualification pour crime de guerre en droit suisse. A savoir la violation des lois de la guerre selon l’article 109, al. 1 du code pénal militaire en vigueur, en lien avec l’article 108 al. 2 aCPM, ainsi qu’avec l’article 3 commun aux Conventions de Genève et l’article 4 du protocole additionnel aux Conventions de Genève relatif à la protection des victimes des conflits armés non internationaux.

Selon lui, vu l’intensité de la violence et l’organisation des troupes armées, la première guerre civile du Liberia correspond à un conflit armé à caractère non international. Les crimes commis sont imprescriptibles. Même si c’est l’ancien code pénal militaire qui était praticable à l’époque. La modification de 2011 n’y change rien. Et le Ministère Publique de la Confédération ainsi que le Tribunal Pénal Fédéral sont compétents pour juge ces crimes.

Après avoir posé le cadre historique et juridique, le procureur se concentre sur Alieu Kosiah, selon les 25 chefs d’accusation.

  • La première violation des lois de la guerre concerne le recrutement et utilisation d’un enfant soldat (chef d’accusation 1.3.1)

Le Procureur fédéral explique que la rencontre a lieu à Todi. L’enfant tombe en admiration devant Alieu Kosiah. L’enfant va se battre à ses côtés dans le Lofa. Il était son garde du corps, il allait en premier sur le front, il goûtait sa nourriture, veillait sur son sommeil. Il a reçu un AK-47. Sur le front, l’enfant sera blessé deux fois, en présence de M. Kosiah. Cette guerre a laissé un enfant meurtri physiquement et mentalement, il est venu témoigner devant le Tribunal, tiraillé entre la réalité qu’il a subie et sa fidélité au prévenu. Il y a unanimité sur les deux témoignages, de l’enfant et d’Alieu Kosiah lui-même.

Le Procureur fédéral rappelle qu’il n’y a pas seulement l’interdiction de recruter mais aussi l’obligation de refuser un enrôlement volontaire d’enfants.

Le Procureur fédéral poursuit en disant que quand les NPFL attaquent les ULIMO, l’enfant doit se réfugier d’abord chez NPFL pour ne pas être pris pour un ULIMO. Puis l’inverse quand la situation se renverse. Quand il est pris par les ULIMO à Todi, Alieu Kosiah dit « Il n’y avait aucune raison de l’achever ». Comme s’il pouvait y avoir un juste motif pour exécuter un enfant ?

Il ajoute que Alieu Kosaih était là à Todi, ce n’est pas contesté. Quand la ville a été prise, cela a aussi été rapporté dans la presse, et les déclarations concordent avec les sources disponibles publiquement. L’ancien enfant soldat a dit être volontaire pour se battre avec les ULIMO, pour « ne pas voir sa sœur se faire violer devant moi, ne pas voir mon frère se faire tuer devant moi, et ne pas porter de charge ». Et il a dit « Je suis allé dans la ville de Klay pour le recrutement » ; il avait déjà reçu une arme avant.

Il poursuit en expliquant que l’enfant était admiratif d’Alieu Kosiah, ce qui confirme que c’était son « small soldier » et qu’il l’a suivi dans le Lofa. Il n’est pas clair si c’était immédiatement en février ou plutôt en mars, ou même plus tard. Cette temporalité n’est pas pertinente. Ce que l’on sait et qui est admis, c’est que l’enfant exécutait les ordres de M. Kosiah et assurait sa sécurité en portant grenade et AK 47 à l’âge de 12 ans.

Selon le Procureur fédéral y a toutefois une divergence : « J’ai combattu avec le prévenu » a dit l’ancien enfant soldat. Alieu Kosiah dit qu’il n’y a pas eu de combats avant qu’ils partent dans le Lofa. Ils auraient donc marché 150 km sans combattre. Le Procureur fédéral détaille les deux arguments, en précisant ne pas croire le prévenu sur ce point.

Il continue en expliquant que « Strike force » était l’unité ad hoc pour reprendre le Lofa. Le prévenu a présenté aux autorités de l’asile en Suisse une carte le désignant comme commandant de la « Strike force » durant fin 1993. Alors qu’il dit que la carte était vraie quand il la présentait aux autorités d’asile, en Suisse, il dira ensuite que c’était en fait une fausse carte, et qu’il avait dit cela pour convaincre les autorités de lui donner l’asile.

Le prévenu selon le Procureur aurait été blessé une première fois en même temps que l’enfant, mais moins gravement que lui à Bokassa Junction dans le Lofa, à la fin 1994. Or, il ressort que les combats ont eu lieu en décembre 1993 et pas en 1994 selon les sources ouvertes disponibles.

Le Procureur s’étonne de ce décalage d’une année dans les déclarations du prévenu, comme s’il voulait effacer cette année. Le prévenu était aussi présent quand le véhicule a sauté sur une mine et que l’enfant a été blessé à nouveau. On sait que la ville de Gbarnga a été prise à plusieurs reprises. D’abord par ULIMO-k puis reprise par les NPFL, puis à nouveau par ULIMO-k entre août 1994 et octobre 1995. La mine a explosé dans ce laps de temps.

Il explique ensuite qu’un plaignant pendant les audiences qui a reconnu l’ancien enfant soldat a dit : « I saw him with AK, I recognized him at Voinjama ». C’était pendant le Black Monday, le plaignant avait alors 13 ans.

Pour le procureur, les faits, les lieux et même la temporalité, sont établies et démontrent que Alieu Kosiah a enrôlé l’enfant soldat. Le prévenu a même dit de celui-ci qu’il était maigre, que c’était le plus jeune des gens autour de lui. Enfin, cela montre que le recrutement d’enfants soldats était chose courante pendant la guerre. Des milliers d’enfants ont tué et ont été tués. Ils se droguaient pour supporter la guerre. L’ancien enfant soldat l’a dit: « on prenait des stupéfiants pour supporter ce qu’on faisait. Il n’y avait pas besoin d’en chercher, la Marijuana pousse au milieu de la brousse ». Alieu Kosiah l’a aussi dit « si vous ne fumiez pas, vous n’étiez pas bon pour la guerre».

Il continue en disant que l’ancien enfant soldat a dit à l’audience : « Nous, la jeunesse Libérienne, sommes en colère contre ceux qui ont apporté la guerre, y compris contre les commandants qui nous ont pris alors qu’on ne savait pas ce qu’on faisait. Prenez-moi comme exemple : voyez : je suis handicapé ». Il est venu ici pour la vérité et la justice. Et pourtant, ce qu’il voudrait aussi le plus, c’est que M. Kosiah soit libéré et reprenne l’avion avec lui, parce que depuis que le prévenu est en prison, sa vie est misérable.

Au niveau de la qualification juridique, le Procureur fédéral explique que le Protocole I du 8 juin 1977 additionnel aux Conventions de Genève applicable aux conflits armés internationaux prévoit que: «Les enfants de moins de quinze ans ne devront pas être recrutés dans les forces ou groupes armés, ni autorisés à prendre part aux hostilités.» (article 4, paragraphe 3, c)

Il conclut sur ce premier chef d’accusation que l’enfant a décidé de s’enrôler pour survivre à la guerre et sauver la vie de ses proches. Oui, son enrôlement était volontaire. Et le prévenu a non seulement autorisé son enrôlement mais il l’a également fait participer aux combats. Le prévenu savait qu’il avait moins de 15 ans. Il doit être condamné pour ce chef d’accusation.

  • Ordonner le meurtre de sept civils à Zorzor (chef d’accusation 1.3.2)

Le Procureur fédéral commence par dire sur ce chef d’accusation qu’Alieu Kosiah a toujours dit qu’il n’était pas à Zorzor au moment de la prise de la ville. Il n’était jamais là, il n’a rien fait.

Il poursuit en disant que pourtant le plaignant sur ce chef d’accusation l’a reconnu sur les planches photos même si les dates ne sont pas son fort. Le plaignant a confondu devant le Ministère Public de la Confédération la date où il a vu la photo d’Alieu Kosiah dans les journaux libériens et a appris son arrestation. Lors de sa première audition à Berne il était stressé et confus, s’est inscrit aux débats, il s’est juste trompé. C’est bien le plaignant qui a signé la procuration de GJRP, bien avant la publication de la photo du prévenu dans les médias libériens. Pour le Procureur fédéral, le plaignant n’a aucun motif pour mentir sur ce point.

Il explique aussi que le plaignant s’est perdu dans sa confusion sur ce point annexe, ce qui montre bien qu’il n’a pas été préparé, contrairement aux allégations du prévenu. Mais sinon, le plaignant sur ce chef d’accusation est constant sur toute son audition de 4 jours à Berne devant le Ministère Public, audition riche en détails, ce que seule une personne qui a vraiment vécu les événements peut faire.

Depuis quand le plaignant connaît-il le nom d’Alieu Kosiah demande le Procureur fédéral : « Depuis qu’il a tué mon frère », a répondu le plaignant. Les sources ouvertes disponibles le confirment : il était courant pour les groupes armés pendant la guerre de choisir une personne pour l’abattre, si possible cruellement et violemment, c’était le pouvoir par la terreur.  Des enfants pouvaient être exécuté pour les mêmes motifs.

Il ajoute que le prévenu a répété encore et encore : « I did not capture Zorzor» mais au final, peu importe. Les meurtres ont eu lieu après la prise de Zorzor. Si cela a eu lieu un jour après, ou cinq jours après, peu importe. Le plaignant a reconnu Alieu Kosiah, même si en réalité, il ne sait pas quel commandant a capturé la ville de Zorzor. Il avait 15 ans au moment des faits, il se cachait sous son lit, il n’a pas pu savoir qui a pris la ville, et le Ministère Publique de la Confédération le croit.

Par ailleurs, selon le Procureur fédéral, les faits indiqués par le plaignant se sont passés durant la dernière prise de Zorzor, il pleuvait. Sans doute entre fin février et mars 1993. Après des va-et-vient qui ont duré des semaines, voire des mois, pour la prise de cette ville, le commandant ULIMO Steven Dorley est remplacé par le commandant en chef Pepper & Salt qui prend le commandement des événements. On sait que le prévenu accompagnait Pepper & Salt, et on sait que Pepper & Salt a quitté Zorzor pour prendre Voinjama en mars 1993. Il en découle que M. Kosiah est forcément arrivé avant cette date à Zorzor.

Il précise aussi que même le témoin Kunti Kamara, inculpé en France pour crimes contre l’Humanité a été catégorique sur ce point : « Alieu Kosiah est arrivé avec Pepper & Salt après la prise de Zorzor et est parti avec lui pour capturer Voinjama ».

Il continue en citant une dépêche de l’Agence France Presse de mars 1993 qui indique que 14 civils ont été exécutés à Zorzor en mars 1993, ce qui est encore confirmé par Amnesty International dans un rapport. Cela ne peut pas être qu’une probable coïncidence. Cela coïncide d’ailleurs avec les déclarations du plaignant qui place les événements à la dernière prise de Zorzor. S’il ne parle pas de Pepper & Salt, c’est parce qu’il ne l’a pas vu, et parce que celui-ci n’est pas resté longtemps.

Le Procureur fédéral demande ensuite que dire de la vive émotion du plaignant quand il a été confronté à Alieu Kosiah dans les bureaux du Ministère Publique de la Confédération à Berne. Pour le Ministère Publique de la Confédération, le plaignant sur ce chef d’accusation est un témoin crédible dans ses déclarations.

Il déclare ensuite qu’Alieu Kosiah a ironisé en audience : « j’aurais été à deux endroits en même temps » parce que deux articles mentionnent la prise de deux villes du Lofa « en même temps » selon lui, mais 14 jours se sont déroulés entre la parution des deux articles. Selon M. Kosiah, il serait resté dans la ville de Klay, puis à Todi, où il aurait passé plusieurs mois ; trois mois dans la ville de Todi, trois mois à Todi Junction, cinq mois dans la ville de Klay. Selon le prévenu il mangeait, se détendait, il cuisinait. Pour le Ministère Publique de la Confédération, cela est impossible. Son ami d’enfance, le commandant en chef Pepper & Salt, s’était engagé dans la mission pour la prise de Voinjama dans le Lofa. Les explications du prévenu sont donc est une tentative grossière pour faire croire qu’il n’était pas là au moment des crimes commis à Zorzor.

Quant à la qualification juridique, le Procureur fédéral explique qu’il est interdit de s’en prendre aux civils, et qu’il n’y a pas de marge d’interprétation sur ce point dans la loi. Il est évident que le prévenu savait que même en pleine guerre civile, on ne peut pas tuer un civil ou un ennemi capturé. Alieu Kosiah savait ce qui est bon et ce qui est mauvais, il l’a dit lui-même en audience, parce que la vie le lui a appris, mais aussi parce qu’il a signé des SOP ou Standard Operating Procedures en tant que membre des ULIMO.

  • Meurtre d’un civil à Babahun (chef d’accusation 1.3.3)

Le Procureur fédéral relève que le plaignant sur ce chef d’accusation place ces événements entre mars et mai 1993. Cette période correspond à ce que les sources ouvertes disent aussi. ULIMO est forcément passé par Babahun, entre la prise de Voinjama en mars et la saison des pluies en1993.

Il poursuit en disant que les propos du plaignant sont riches en détail, comme la description du pick-up Toyota, les cris des guerriers, les lieux de l’exécution. Il a fait des croquis qui correspondent aux relevés cartographiques.

Par ailleurs, il ajoute que les ULIMO sont venus dans son village pour piller les biens matériels et l’argent des civils. Tout le monde savait que Babahun était un endroit où se trouvaient des richesses et que l’oncle du plaignant était fortuné. L’oncle du plaignant a frustré Alieu Kosiah par ses réponses, c’est la raison pour laquelle, selon la partie plaignante, son oncle a été tué par Alieu Kosiah. Comment se souvient-il si longtemps après ? « J’ai une très bonne mémoire. Je suis humain et je peux me tromper dans les dates, mais j’ai ces événements au fond de ma mémoire, j’ai rassemblé tout ce que j’avais dans mes souvenirs et ce qui a été rapporté»

Le Procureur fédéral ajoute que le plaignant a quitté très vite le Lofa après ces événements. C’est un homme clair, simple, qui n’aspire qu’à une chose : voir la justice pour son pays.

Donc selon lui, la vue d’ensemble de ce que le plaignant sur ce chef d’accusation a dit est crédible pour le Ministère Public de la Confédération. Il était à trois mètres du lieu du crime, il a vu quand Alieu Kosiah a tiré une balle dans le torse de son oncle

Quant à la qualification juridique, le Procureur fédéral indique qu’il n’y a pas de doute sur le fait que Alieu Kosiah était bel et bien au courant que les civils étaient protégés par le droit humanitaire. Il doit en conséquence être condamné pour ce meurtre.

  • Traitement cruel d’un plaignant et meurtre de sept civils à Foya (chef d’accusation 1.3.4, 1.3.5 et 1.3.6)

Le Procureur fédéral commence par indiquer sur ce chef d’accusation qu’Alieu Kosiah nie et dit qu’il n’a jamais rencontré le plaignant avant son arrestation. Le plaignant situe les faits à la saison des pluies de l’année 1993, le plaignant était caché dans une ferme pendant deux semaines avant d’être débusqué. Les sources ouvertes corroborent ces événements.

Il ajoute que le plaignant a été attaché en « tabé », ce qui est une forme de torture. En plus d’être ligoté, il a été trainé sur deux fois la longueur de la salle d’audience. L’exécution près de la station d’essence des sept civils rappelle celle des six civils de Zorzor.

Il continue en précisant que selon un combattant des NPFL qui a été entendu dans la procédure « ces faits étaient courant, toutes les factions ont commis des tueries de masse. Quand on arrivait à reprendre des villages ULIMO, on tuait tout le monde parce qu’on disait qu’ils soutenaient ULIMO. Et quand les ULIMO reprenaient les villages ils faisaient la même chose. C’était normal. ».

Selon lui des témoins confirment le traitement subi par le plaignant et l’exécution des civils, ainsi que le fait que les cadavres ont été ensuite jetés dans un puits. Le plaignant estime qu’on pouvait facilement y jeter les cadavres

Le Procureur fédéral indique qu’Alieu Kosiah a dit, à propos de cet événement :« I was not there ». Il poursuit en disant que depuis six ans, M. Kosiah nous sert ce mensonge. Pourtant, Kunti Kamara et un autre ULIMO dénommé Fan boy ont confirmé dans la procédure sa présence dans la ville de Foya. Le prévenu prétend ne pas connaître le plaignant concerné par cet acte d’accusation. Pourtant, son récit est très détaillé et nuancé.

Il poursuit en disant que le plaignant ne sait pas si c’est Kunti Kamara ou Alieu Kosiah qui lui a porté le coup de couteau, et que Fan Boy lui dit que c’était le prévenu. Le plaignant a des raisons d’être parfois confus à l’évocation de ces faits, il a assisté à des meurtres violents, été trainé, assisté ensuite aux débats de ses tortionnaires qui se disputaient pour savoir s’il fallait lui aussi le tuer.

Selon le Procureur fédéral, il y a effectivement des divergences avec son témoignage dans le dossier français contre Kunti Kamara. Le plaignant se dit choqué du contenu de ces procès-verbaux français, il n’a visiblement pas été compris quand il était interrogé.

Il indique encore que le plaignant aurait pu dire qu’il savait et avait vu qui l’avait poignardé. Or, il a raconté son histoire, à savoir qu’il ne savait pas qui l’avait poignardé, et qu’on lui a ensuite raconté qui l’avait poignardé. Cela est crédible et nuancé aux yeux du Ministère Publique de la Confédération.

Le Procureur indique encore que le plaignant est devenu ensuite lui-même un membre des ULIMO. Et il demande : pourquoi le plaignant prendrait-il le risque d’incriminer ses anciens camarades ULIMO, voire de s’incriminer lui-même ? Il a été agressé plusieurs fois depuis son retour au Liberia après les auditions à Berne en 2015, il est donc à l’évidence un témoin gênant pour Alieu Kosiah et donc d’autant plus crédible pour le Ministère Publique de la Confédération.

Sur la qualification juridique, le Procureur fédéral mentionne que lorsque les factions mentionnent le « tabé », c’est une façon d’indiquer subjectivement que la personne qui va le subir va mourir, c’est donc une torture, et le coup de couteau doit être qualifié de délit manqué de meurtre.

Il demande la condamnation d’Alieu Kosiah sur ce chef d’accusation.

  • Transport forcé de marchandises de Foya à Solomba (chef d’accusation 1.3.7)

Le Procureur sur ce chef d’accusation commence par dire que devant le bureau de l’administration ULIMO déjà évoqué et appelé « S2 » au centre de Foya, Alieu Kosiah a ordonné le transport de marchandises pillées (huile, cacao, café) par une cinquantaine de civils qui ont été battus par les soldats durant ce transport.

Il poursuit en disant qu’environ deux semaines après avoir supporté la torture du « tabé » et reçu coup de couteau, soit environ au mois de juillet 1993 qui correspond au premier cessez-le-feu signé qui permettra à ULIMO d’asseoir sa domination sur la population), la partie plaignante doit participer à ce transport forcé.

Selon la partie plaignante, le transport forcé de marchandises était une sorte de “business model” des ULIMO. La Guinée était lieu de prédilection pour écouler ce type de marchandise, et Guéckédou, ville de Guinée à l’est de Voinjama, le lieu idéal pour ce marché grâce à la présence importante des membres de l’ethnie Madingo en Guinée, les Mandingo étant par ailleurs l’une des deux ethnies qui formaient les ULIMO avant la scission de ce mouvement en deux. La Guinée était ainsi l’axe le plus employé pour ce transport de marchandise.

Il continue en disant qu’Alieu Kosiah au sein des ULIMO était un « H&H » ou « Headquarters and Headquarters commander » deux des plaignants, dont celui concerné par ce chef d’accusation. A ce titre, le prévenu était le responsable logistique en armes, munitions et vivres. M. Kosiah nie cependant avoir été « H&H », mais affirme que ce statut existait bel et bien au sein des ULIMO.

Selon le Procureur fédéral, Alieu Kosiah a dit qu’à sa connaissance, personne ne l’appelait « H&H ». Il faut toutefois se rappeler que le commandement ULIMO, qui avait son quartier général à Bomi, loin du Lofa, avait perdu le contrôle de ses troupes et ce qui se passait dans le Lofa, et donc les statuts et grade étaient répartis au gré de ceux qui les portaient.

Il s’interroge ensuite : est-ce que M. Kosiah a pu remplir ce rôle Oui, selon lui, car Alieu Kosiah a organisé de nombreuses fois ce type de transport de matières premières vers la Guinée, en échange d’armes et munitions transportées sur le chemin du retour. D’ailleurs, on ne peut pas reprocher aux civils de ne pas connaître les rôles et grades des militaires avec précision.

Il ajoute que « Physical cash », c’est le surnom d’Alieu Kosiah selon un témoin de la défense entendu pendant le procès. Il cite également les propos du témoin en question : « C’est à cause de l’argent ! Tout le monde l’appelait comme ça, parce qu’il fournissait tout à tout le monde ». Alieu Kosiah ne donnait pas d’argent mais achetait ce dont chacun de ses hommes avait besoin. « Physical cash » passait aussi du temps dans les night clubs de Guinée, il s’agissait de montrer qu’il avait beaucoup d’argent. Un très haut gradé a confirmé dans la procédure que l’argent ne venait pas du commandement ULIMO à Bomi, car celui-ci n’avait pas d’argent et ne payait pas ses combattants. Ainsi, Alieu Kosiah / « Physical Cash » devait faire ses affaires.

Il demande ensuite comment qualifier ces faits juridiquement ? Alieu Kosiah a dirigé en tant que supérieur les convois, au cours desquels des traitements cruels, qui portent atteinte à la dignité humaine et à la vie humaine, ont été administrés aux civils : coups avec les crosses, du rotin, tentatives de meurtre, détentions dans des conditions infâmes. Les civils étaient à la merci des rebelles ULIMO. Le plaignant sur ces faits a porté pendant neuf heures un sac très lourd alors qu’il était frappé par les soldats ULIMO sur sa cicatrice encore fraîche et a été menacé de mort.

En conséquence, selon lui la qualification juridique doit être la suivante : les soldats traitaient les civils comme des esclaves. Ces derniers n’avaient aucune valeur pour eux, c’est donc un traitement humiliant et dégradant qui doit être puni selon les peines requises sur les infractions aux lois de la guerre.

Le Procureur fédéral demande donc la condamnation d’Alieu Kosiah sur ce chef d’accusation.

  • Participation au meurtre d’un civil à Foya et profanation de son cadavre (chefs d’accusation 1.3.8 et 1.3.9)

Le Procureur fédéral commence sur ce chef d’accusation en se demandant si le fait de viser au hasard des civils était devenu tellement banal qu’il fallait augmenter encore les atrocités. Il pense à ce civil dont le meurtre sauvage a été rapporté par un autre plaignant dans ce dossier. Cette scène où un homme se fait manger son cœur par des rebelles déchaînés qui se croient intouchables est à l’image de la violence de la guerre du Liberia.

Il poursuit en disant qu’une scène irréelle et difficilement supportable, disponible sur internet, montre des enfants pendant la guerre se mettant en scène autour d’un corps éviscéré, et un jeune homme brandit fièrement le cœur qu’il compte manger. Cette scène constitue la banalité de l’horreur vécue au Liberia. Et c’est dans ce contexte qu’il faut replacer le meurtre de ce civil dans ce dossier.

Selon lui, un plaignant dans ce dossier qui est aussi témoin sur ces faits n’a aucun bénéfice à apporter ce récit, si riche en détails épouvantables. La veuve du civil massacré a également confirmé que celui-ci voulait aider les blancs qui étaient venus et leur montrer les destructions de la Mission Boma qui se trouvait sur la colline. Cette veuve a vu le corps de son époux, le thorax ouvert. Les journaux libériens de l’époque aussi ont parlé de ce meurtre. Le chef des ULIMO depuis le quartier général de Bomi lui-même a dû répondre de ces actes de massacres de civils : il a dit que le mouvement ULIMO ne pouvait pas être 100% responsables de tout ce que faisaient ses combattants, ce qui était une réponse politique.

Il poursuit en disant que les atrocités commises contre les Kissi à grande échelle à Foya ont été rapportées à l’époque. La victime était Kissi.

Par ailleurs, selon lui, l’enfant soldat d’Alieu Kosiah a dit qu’Alieu Kosiah connaissait très bien Ugly boy, celui qui a éventré la victime. Ugly Boy a même été sous les ordres d’Alieu Kosiah, bien que ce dernier nie bien le connaître. Il nie cela parce qu’il sait qu’Ugly Boy était le plus sanguinaire des soldats ULIMO.

Le Procureur rappelle que la question a été posée au plaignant qui a aussi été témoin de ces faits : « Avez-vous vu Alieu Kosiah manger le cœur ? » « Oui » a répondu ce plaignant.

Selon lui, le prévenu a déclaré : « en tant que musulman, je ne mange pas de porc. Alors comment pourrais-je manger de la chair humaine ? Même en admettant que vous avez un morceau de cœur cru d’un animal ou d’un humain, est-ce que je le mangerais cru ? Non, je le mangerais cuit !». Le Procureur déclare laisser le Tribunal apprécier ces propos.

Mais ajoute-t-il, comment approcher les actes de cannibalisme ? Et de répondre : par les faits. Cela permettait de rendre la population docile. C’était un message de terreur pratiqué publiquement. Il ne fallait plus seulement menacer les civils de mort, il fallait leur montrer qu’on allait les ouvrir pour manger leur cœur s’ils désobéissaient.

Le plaignant témoin de ces faits les a racontés en détail : la piste d’atterrissage, les soldats ULIMO en liesse, les bras portés hauts quand on a ouvert le cœur de la victime.

Il précise que l’article 23 CPM dit : « Quiconque a intentionnellement décidé autrui à commettre un crime ou un délit encourt, si l’infraction a été commise, la peine applicable à l’auteur de cette infraction ». Selon lui M. Kosiah est complice du meurtre de ce civil.

Pour la qualification juridique, le Procureur fédéral demande comment qualifier le cannibalisme. Selon un commentaire du CICR, la mutilation de cadavres est qualifiée de traitement humiliant et dégradant comme prohibé par l’article 3 commun aux Conventions de Genève, et comme prohibé par les lois de la guerre.

Le Procureur fédéral demande donc la condamnation d’Alieu Kosiah pour ce chef d’accusation.

  • Transport forcé par des civils de Foya à Solomba, et de là à la frontière guinéenne (1.3.10)

Pour la date de cet événement, selon le Procureur fédéral cela se situe en août 1993, c’est ce que le plaignant et victime de ces faits a déclaré, et cela est logique puisque Foya a été prise par les ULIMO au mois de juillet 1993.

Il note que le transport forcé par les civils de marchandises pillées était un acte courant pratiqué par les ULIMO. « If any bush shake, you’ll die ! » a déclaré Alieu Kosiah selon le plaignant qui a rapporté des faits riches en détail. Et c’est la peur de mourir qui lui a fait porter ces charges sur une aussi longue période. Cela ne s’invente pas selon le Procureur fédéral.

Il ajoute que concernant ces transports, Alieu Kosiah a dit pendant la procédure « Ça a existé, mais je n’y ai pas pris part ». Alieu Kosiah d’abord s’adapte aux déclarations de l’ancien enfant soldat entendu dans le dossier, et déclare qu’il n’est allé qu’une fois à Solomba, et en voiture, et en audience, il dit n’être jamais allé à pied entre Solomba et Foya.

Selon le Procureur fédéral, selon les éléments du dossier, un dénommé Kaké était toujours avec Alieu Kosiah pour l’écoulement des biens pillés. Quand on interroge Alieu Kosiah, ce dernier essaie de contourner la question : « je ne connais pas de Kaké sur le territoire ULIMO » puis le prévenu attaque Me Werner, puis ment à nouveau : « Je ne connais pas de Kaké ».

Selon le Procureur fédéral, le plaignant est le second plaignant à avoir vu Alieu Kosiah impliqué dans un transport de marchandise entre Foya et Solomba.

Pour la qualification juridique il relève que le plaignant n’aurait jamais réussi à porter une si lourde charge s’il n’avait pas eu si peur de mourir. Il s’agit donc d’un traitement cruel. Les civils étaient traités comme des esclaves, il s’agit d’un traitement humiliant et dégradant. Alieu Kosiah doit donc être considéré comme coupable de ce traitement cruel et dégradant à l’encontre de ce plaignant.

  • Pillage et transport forcé de la centrale électrique de Foya de Solomba à la frontière guinéenne (1.3.11 et 1.3.12)

Le Procureur sur ce chef d’accusation note d’abord que les ULIMO ne pillaient pas seulement du café, de l’huile ou du cacao, mais tout ce qui pouvait être vendu en Guinée, tel que les pièces de la centrale électrique de Foya.

Selon lui, une nouveauté, dans ce chef d’accusation, réside dans le transport et l’emploi d’un « mini size truck » ou camionnette pour transporter la marchandise, avec 50 à 100 civils réquisitionnés pour pousser cette camionnette.

Il ajoute qu’un des plaignants déjà évoqué a rejoint ULIMO pour sauver sa vie. Deux semaines après être revenu de sa formation militaire ULIMO, il a dû escorter les civils pour le transport de la centrale électrique, soit en octobre 93. Il est donc un témoin direct de ses faits, dans lequel un autre plaignant a été forcé de porter les charges.

Pour lui, il s’agit d’un pillage parallèle à celui de la Borma mission. La ville de Foya a été pillée de fond en comble entre septembre et octobre 1993 par les forces ULIMO

Le Procureur fédéral montre ensuite une photo en audience de la centrale électrique de Foya ou ce qu’il en reste aujourd’hui.

Il note encore que selon les éléments du dossier, quand les ULIMO sont entrés à Zorzor, ils ont transporté des morceaux de générateur de Zorzor en Guinée. Or le même modus operandi a été utilisé pour Foya. Beaucoup de témoins confirment et l’existence de générateur électrique à Foya, et le fait que des ULIMO aient pillé des générateurs partout dans le Lofa.

Il rappelle que le plaignant plusieurs fois cité – qui est devenu par la suite soldat ULIMO – a donc aussi participé en tant que soldat ULIMO à ce transport, qu’il confirme, comme le plaignant de ce transport forcé spécifique avoir vu Alieu Kosiah sur ce transport. Il confirme même qu’Alieu Kosiah était le plus haut gradé ULIMO sur ce transport forcé de biens pillés.

Pour la qualification juridique le Procureur fédéral estime qu’Alieu Kosiah doit être reconnu coupable de pillage et de transport forcé de cette centrale électrique de Foya, ce entre juillet et décembre 1993, ou entre mars 1994 et décembre 1995. Alieu Kosiah doit être condamné pour ces faits selon les dispositions légales déjà citées.

  • Pillage et transport de la génératrice de Pasolahun à Kolahun, et meurtre d’un civil durant le transport (1.3.13, 1.3.14 et 1.3.15)

Le Procureur fédéral commence sur ce chef d’accusation en notant qu’une fois que tout ce qui avait de la valeur à Foya avait été pillé, il fallait aller plus loin pour continuer le pillage. C’est là que les ULIMO se dirigèrent notamment vers Pasolahun, et ensuite durant le transport forcé tuèrent un civil qui n’en pouvait plus de marcher.

Selon lui, deux des plaignants dans ce dossier situent les événements en décembre 1993 lors de la récolte de riz. Pour le Procureur fédéral, probablement cet événement a eu lieu entre octobre et novembre 1993.

Il continue en disant que sur ces événements, les deux plaignants disent la même chose, et une troisième personne, témoin dans la procédure, les confirme aussi.

Il ajoute à ce sujet qu’Alieu Kosiah a dit « Je ne suis jamais allé à Pasolahun, je suis sûr à 1000% qu’il n’y a pas d’électricité à Pasolahun parce que je connais mon pays ». Il a ensuite affirmé autre chose : « je suis allé une fois à Pasolahun ».

Toutefois, selon le Procureur fédéral, le pillage a bien eu lieu et a été ordonné par Alieu Kosiah. Un des plaignants raconte même le moment où un soldat appelle Alieu Kosiah pour lui annoncer que la génératrice pillée à Pasolahun sur ses ordres est arrivée.

Il poursuit en ajoutant que concernant le meurtre du civil, il y a des contradictions dans les déclarations de l’un des plaignants et du témoin au sujet de l’arme employée par Alieu Kosiah, au sujet de la cause de la mort de ce civil, et au sujet du nombre de coup de feu.

Mais pour le Procureur fédéral, ces contradictions sont normales dans un tel contexte. Les deux plaignants et le témoin ont raconté leur version avec leurs mots, leur culture, mais c’est avant tout la même histoire qu’ils ont racontée, avec le même déroulement, le même transport, le même lieu, et le même responsable du meurtre.

Il ajoute encore qu’Alieu Kosiah a dit « Je ne connais pas Kolahun ». C’est une déclaration à mettre en parallèle avec un témoignage d’une personne appelée par la défense qui a vu Alieu Kosiah sur le pont de la rivière Kehair, au « check point », où a été tué la victime.

Par rapport à la qualification juridique, selon le Procureur fédéral, Alieu Kosiah doit être reconnu coupable du pillage de la génératrice de Pasolahun. Le transport forcé de cette génératrice doit être quant à elle considéré juridiquement comme un traitement cruel et humiliant. En effet, le témoin raconte à propos de ces marches forcées que la chose la plus horrible qui lui soit arrivé sont ces transports forcés. Marcher sans savoir quand on va s’arrêter et sans avoir à manger est donc sans aucun doute un traitement humiliant et dégradant.

Enfin par rapport au meurtre du civil, le Procureur fédéral conclut qu’il faut aussi reconnaître M. Kosiah coupable du meurtre de ce civil.

  • Transport forcé de munitions de Gondolahun à Fassama et meurtre d’un civil durant le transport (1.3.16 et 1.3.17)

Selon le Procureur, ce transport est atypique car il ne s’agit pas de transporter et de vendre des marchandises vers la Guinée. Au contraire, c’est un transport qui va vers le Sud et qui prouve que les transports forcés imposés aux civils par les ULIMO étaient un véritable « business model ».

Il ajoute que Fassama était une sorte de Quartier Général où les ULIMO stockaient les armes. C’était donc un passage important.  A ce moment-là, il semble que les ULIMO-k – groupe issu de la scission ULIMO – se battaient soit contre un autre groupe appelé LDF, soit contre les ULIMO-J, l’autre groupe issu de la scission ULIMO. Il semble aussi que le commandant Pepper & Salt soit remonté vers la ville de Bomi depuis Voinjama pour soutenir ULIMO-K à ce moment. Une des parties plaignantes confirme qu’il a transporté des munitions dans la région. Et ce transport est même confirmé par des témoins de la défense qui confirment aussi que des combattants ULIMO passaient précisément par Gondolahun et Fassama 

Selon lui, ce transport était non seulement organisé mais dirigé par Alieu Kosiah lui-même.

Le Procureur fédéral conclut donc à ce qu’Alieu Kosiah soit reconnu coupable du meurtre de ce civil ainsi que du traitement cruel et humiliant pour le transport forcé de munitions entre Gondolahun et Fassama.

  • Meurtre d’un civil à Voinjama (1.3.18)

Selon le Procureur fédéral, l’existence d’une « Chair Lady » à Voinjama, en la personne de la tante du plaignant sur cet acte d’accusation, est confirmée par un témoin de la défense. Alieu Kosiah serait venu manger chez elle après des massacres. C’est lors d’un repas que, selon le plaignant, M. Kosiah aurait dit « I’ll declare that next monday will be Black Monday », ce comme représailles par les ULIMO contre les civils de la ville de Voinjama, accusés de soutenir l’ennemi.

Il ajoute que sur ce chef d’accusation le meurtre d’un voisin inconnu du plaignant a eu lieu le quatrième lundi après cette déclaration, dans le cadre de ces « Black Mondays », et donc probablement en avril et mai 1994.

Un autre témoin place aussi les « Black Mondays » ou ces tueries de masse à Voinjama en avril 1994. Pour Alieu Kosiah, cela n’est pas crédible ; or, pour le Procureur fédéral, cela l’est.

Par ailleurs, selon lui, de penser que ces tueries de masse ou « Black Mondays » ne se seraient concentrés que sur une journée et pas plusieurs lundis de suite est fallacieux et une tentative de manipulation de la part d’Alieu Kosiah.

Le Procureur fédéral demande ensuite si la présence sur place du prévenu est crédible. Selon lui, cela l’est car Alieu Kosiah est arrivé en février/mars 1993 dans le Lofa et l’enfant soldat de M. Kosiah a été reconnu spontanément par la partie plaignante qui incrimine Alieu Kosiah sur ce chef d’accusation. Cet enfant soldat était bel et bien selon le dossier aux côtés du prévenu à Voinjama, il n’y a ainsi pas de doute sur la crédibilité des déclarations du plaignant pour le Procureur fédéral.

Enfin, selon lui, des sources ouvertes ainsi que trois témoins tous corroborent ces faits.

Il conclut en déclarant que sur la qualification juridique Alieu Kosiah doit être reconnu coupable du meurtre d’un civil à Voinjama, entre le mois d’avril et l’été 1994, dans le cadre de ces tueries de masse, ou « Black Mondays ».

  • Ordonner un transport forcé de civils de Voinjama à Gbarlyeloh en Guinée (1.3.19)

Selon le Procureur fédéral, cette histoire n’a rien d’extraordinaire dans cette guerre et au vu de tout ce qui est connu dans le dossier, le seul élément qui change est le lieu de destination, mais toujours situé en Guinée. Ce chemin était connu du prévenu qui l’empruntait, y ayant vendu des camions et du bois selon les éléments disponibles du dossier.

Le plaignant sur ce chef d’accusation livre beaucoup de détails concernant ce transport. Selon lui, c’est bel et bien Alieu Kosiah qui a ordonné ce transport. Il n’y avait personne hiérarchiquement supérieur à lui sur les lieux. Le transport aurait eu lieu pendant la saison sèche en 1994.  

Le Procureur fédéral conclut en disant que sur la qualification juridique, Alieu Kosiah doit être reconnu coupable pour ce transport forcé de traitement cruel, respectivement traitement humiliant et dégradant contre plusieurs civils, dont le plaignant, se rendant coupable de violation des lois de la guerre au sens de l’art. 109 al 1 aCPM en lien avec l’art 108 al 2 aCPM et l’art 3 al 1ch. 1 lit a et c commun aux Conventions de Genève, développé et complété par l’art 4 ch. 2 lit a et e Protocol Additionnel II.

  • Ordonner un transport forcé de civils entre Voinjama et Solomba et de là à la frontière guinéenne (1.3.20)

Selon le Procureur fédéral, le modus operandi pour ces transports était toujours le même. Un peu comme une signature du prévenu. Une particularité pour ce transport-ci réside dans l’itinéraire. Un soldat a raconté au plaignant sur cet acte d’accusation qu’il y avait eu une embuscade sur le chemin habituel, raison du changement d’itinéraire. Cela s’inscrit probablement dans les combats entre ULIMO et le mouvement susmentionné LDF vers 1994. 

Il poursuit en indiquant qu’en cherchant à discréditer le plaignant concerné par ce transport forcé, Alieu Kosiah se décrédibilise et se contredit lui-même. Sa technique de défense a consisté durant toute la procédure à tenter de tirer profit de la moindre incohérence dans le récit des parties plaignantes ou à en inventer là où il n’y en a pas.

Selon le Procureur fédéral conclu en affirmant que sur la qualification juridique, Alieu Kosiah doit être reconnu coupable d’un traitement cruel, respectivement humiliant et dégradant, envers plusieurs civils, dont le plaignant, sous la forme d’un transport forcé, se rendant coupable de violation des lois de la guerre au sens de l’art. 109 al 1 aCPM en lien avec l’art 108 al 2 aCPM et avec l’art 3 al 1ch. 1 lit a et c commun aux Conventions de Genève, développé et complété par l’art 4 ch. 2 lit a et e du Protocole Additionnel II.

  • Ordonner les meurtres des deux combattants ULIMO d’ethnie Krahn à Voinjama (1.3.21) 

Selon le Procureur fédéral, en tenant compte de la blessure d’Alieu Kosiah, blessure qui l’a tenu éloigné du Lofa entre fin 1993 et début 1994, les événements sur ce chef d’accusation ont dû probablement se produire entre mars 1994 et mai 1994.

Selon lui, si décapiter quelqu’un n’était pas suffisant, l’exposition des têtes sur les « checkpoints » ou barrières étaient des pratiques courantes, confirmées dans ses rapports par l’organisation humanitaire Médecins Sans Frontières (MSF). Il y a eu plusieurs checkpoints à Voinjama selon l’enfant soldat susmentionné, d’autres barrières ayant aussi été érigées entre Zorzor et la Guinée. La tête du combattant ULIMO War Boy (ou War Bus) a été exposée sur l’une de ces barrières. Ce combattant faisait partie des deux combattants ULIMO d’ethnie Krahn assassinés par Alieu Kosiah sous les yeux des civils et surtout sous les yeux du plaignant qui a assisté à ces meurtres.

Le Procureur poursuit en relevant que l’audition du plaignant qui a aussi été témoin de ces faits était particulièrement précise. Était-elle trop précise ? Selon le Procureur fédéral cette partie plaignante est différente : il observe tout, il compte tout, tout le temps. Il n’invente pas quand il arrive à être si précis – de par sa spécificité – sur des événements qui remontent à si loin, et qu’il dit par exemple qu’il y avait 15 soldats, qu’il a porté six gallons d’huile etc…

Il continue en disant que ce qui s’est passé en audience quand cette partie plaignante a reconnu de façon si spontanée l’ancien enfant soldat d’Alieu Kosiah qui était présent dans la salle comme témoin a donné tout son sens à l’oralité d’un procès où les parties sont confrontées par leur présence en audience les unes aux autres.

Selon le Procureur fédéral sur la qualification juridique, Alieu Kosiah doit être reconnu coupable d’avoir ordonné les meurtres de deux soldats ULIMO, se rendant coupable de violation des lois de la guerre au sens de l’art. 109 al 1 aCPM en lien avec l’art 108 al 2 aCPM et avec l’art 3 al 1ch. 1 lit a commun aux Conventions de Genève, développé et complété par l’art 4 ch. 2 lit a Protocole Additionnel II.

  • Pillage du village de B., transport forcé de biens par des civils et viol d’une civile (1.3.22, 1.3.23 et 1.3.24)

Selon le Procureur fédéral, le village de B. a été complètement pillé par les combattants ULIMO.

Entre les mois de mars et juillet 1994, au début de la saison des pluies, la partie plaignante sur ces chefs d’accusation a décrit ce qui constituaient des actes habituels pour les combattants ULIMO : pillages, massacres de civils, transports forcés.

Il continue en disant que la défense a critiqué le fait que la partie plaignante ne connaissait que le nom d’Alieu Kosiah, et pas le nom des autres soldats ULIMO. Mais il ajoute qu’il faut rappeler qu’elle vivait dans la brousse et qu’elle était illettrée. Et surtout que selon elle, Alieu Kosiah est celui qui l’a violée, donc comment pourrait-t-elle oublier son nom ?

De plus, selon lui, Alieu Kosiah se faisait appeler « General Kosiah » et était le seul en habits militaires. Pour le Procureur fédéral, le témoignage de la plaignante est crédible.

Le Procureur poursuit en disant qu’après le pillage de son village et le transport forcé de civils, ordonné pour porter les biens pillés la plaignante fait la découverte de corps décapités dans son village, dont son frère et son oncle. Elle se cache alors avec sa mère et sa sœur. Elles ont faim, la plaignante part à la recherche de nourriture et se retrouve à Voinjama, sur le chemin d’Alieu Kosiah. Celui-ci lui dit qu’elle va être sa femme, il l’enferme dans une maison et la viole plusieurs fois.

Il ajoute qu’un témoin de la défense a rapporté dans la procédure que quand les soldats ULIMO étaient restés longtemps dans la forêt, ils voulaient avoir des rapports sexuels avec des femmes et les violaient si ces dernières refusaient. Le prévenu quant à lui a dit en audience qu’il avait tellement de succès auprès des femmes, qu’il n’avait pas besoin de les violer. En outre, il a ajouté que sa copine de l’époque était bien plus belle que la plaignante. « No chance » donc de la violer a-t-il dit. La Cour appréciera.

Le Procureur fédéral souligne encore l’effort de la partie plaignante pour répondre à toutes les questions lors de son audition depuis Monrovia, ce de 9h à 16h30, alors qu’elle venait d’accoucher peu auparavant, et qu’elle était avec son bébé dans les bras qui réclamait parfois son attention. Elle a fait tout cela pour que la vérité éclate et que justice soit faite.

Le Procureur fédéral indique que selon lui, le viol est qualifié comme une atteinte directe, violente et cruelle de l’intégrité corporelle de la plaignante, mais l’acte constitue aussi une atteinte à la dignité de la personne, parce qu’il la menaçait de mort si elle refusait. Le prévenu lui a dit de se taire quand elle pleurait, sinon il la tuerait. Alieu Kosiah doit être reconnu coupable pour cela.

Selon le Procureur fédéral sur la qualification juridique Alieu Kosiah doit être reconnu coupable d’avoir ordonné le pillage du village de B, se rendant coupable de violation des lois de la guerre au sens de l’art. 109 al 1 aCPM en lien avec l’art 108 al 2 aCPM et avec l’art 4 ch. 2 lit g Protocole Additionnel II qui développe et complète l’art. 3 commun aux Conventions de Genève.

  • Transport forcé de biens par des civils de Zorzor à Salayae (1.3.25)

Le Procureur commence par noter sur ce chef d’accusation que c’est depuis Zorzor que l’on défendait les villes de Voinjama, de Kolahun et de Salayae. Le transport a sans doute servi à soutenir la défense des villes tenues par ULIMO dans le Lofa. La partie plaignante sur ce chef d’accusation est catégorique sur le fait qu’Alieu Kosiah était présent tout du long de ce transport forcé.

Pour lui, les déclarations de la partie plaignante sont crédibles. Lors de l’audience, Alieu Kosiah sur ces accusations a parlé d’huile transportée alors qu’il s’agissait en réalité de transport de munitions. Selon le Procureur fédéral, ce n’est qu’un écran de fumée supplémentaire lancé pour se dédouaner comme à chaque fois.

Sur la qualification juridique, le Procureur fédéral déclare qu’Alieu Kosiah doit être reconnu coupable pour ce transport forcé.

Le Procureur fédéral déclare ensuite vouloir aborder quatre sujets à propos d’Alieu Kosiah qui sont des éléments importants, selon lui, pour comprendre le fond de cette affaire.

Il s’agit des problématiques suivantes :

  • Où se trouvait Alieu Kosiah dès 1993 ?
  • Quel a été véritablement son rôle au sein des ULIMO ?
  • Quelle est sa personnalité ?
  • Quelle est la théorie du complot sur laquelle le prévenu s’appuie pour s’exonérer ?
  1. La présence d’Alieu Kosiah dès 1993 dans la région concernée par les plaintes

Le Procureur fédéral déclare qu’en s’appuyant sur les déclarations du prévenu en début de procédure, à la première audition à Berne en novembre 2014 Alieu Kosiah a déclaré les choses suivantes :

  • « Si j’ai commis quelque chose, c’est dans le Lofa et le Gran Gedeh, avant 1995 » 
  •  « Oui j’ai reçu une balle pendant la guerre entre Voinjama et Zorzor en 1993 »
  •  « Le 3 décembre 1994, Foya n’était pas encore prise, ni Kolahun. Après quelques jours, on a envoyé Cobra et pris Kolahun. On a pris ensuite Foya ».
  • « Quand j’étais dans le Lofa, la scission ULIMO n’avait pas encore eu lieu ».

Selon le Procureur fédéral, le prévenu dans cette première audition s’est bel et bien placé lui-même dans le Lofa. Il a utilisé différents repères – des événements – pour se situer : prise de Voinjama, prise de Kolahun, prise de Foya, ou encore sa blessure.

Il ajoute qu’ensuite, les plaignants ont donné leurs versions en situant les différentes exactions entre 1993 et 1994. Après ces auditions, Alieu Kosiah a opéré un revirement à 180 degrés : « Je n’étais pas dans le Lofa avant la scission ULIMO-J et ULIMO-K », version qu’il n’a plus cessé de maintenir, prétendant être resté tranquille à Todi pendant plusieurs mois, puis à Monrovia, alors que les ULIMO montaient en puissance, et qu’ensuite les rebelles du mouvement LDF attaquaient leurs positions. On peine à croire que le combattant qu’il a prétendu être puisse être absent lors des événements stratégiques du Lofa. « La théorie de l’année sabbatique » ne tient d’ailleurs pas face à certaines déclarations de ses propres témoins.

Le Procureur fédéral ajoute ensuite que de très nombreux éléments dans le dossier prouvent l’arrivée d’Alieu Kosiah en février 1993 dans le Lofa, des éléments étayés par des parties plaignantes, ainsi qu’à nouveau par des indications des témoins de la défense. A titre d’exemple, l’audition de Kunti Kamara a aussi confirmé qu’Alieu Kosiah avait participé à la prise de Voinjama puis de Foya. Alieu Kosiah est resté dans le Lofa jusqu’à la fin 1995. 

Il demande ensuite pourquoi Alieu Kosiah a-t-il mis tant d’énergie après sa première audition à nier sa présence dans le Lofa avant la scission ULIMO ? La réponse est qu’il savait ce qu’il y avait fait. Cette analyse est fondée sur le dossier.

  • Le rôle et la fonction d’Alieu Kosiah au sein du mouvement ULIMO

Sur ce point, le Procureur fédéral commence par dire qu’il faut oublier tout ce qu’on sait de la hiérarchie militaire, l’organisation du mouvement ULIMO, et que ce n’était pas l’armée suisse. Il y avait bien des grades et certaines règles, mais c’était le commandant Pepper & Salt qui régnait : avait-t-on besoin d’argent ? On pillait. Avait-t-on besoin d’une femme ? On violait. Avait-t-on besoin de puissance ? On tuait.

Il poursuit en disant qu’il y avait bien les « big big men » : les plus forts, les plus charismatiques, les plus expérimentés. Alieu Kosiah avait 18 ans à l’époque des faits, cela n’a vraiment rien à voir avec les généraux suisses. Il y avait ces gamins, drogués, dévoués à la cause de ces « big big men » qui avaient pouvoir de vie et de mort sur autrui.

Selon le Procureur fédéral, quand Alieu Kosiah déclarait : « Je n’ai pas pu être H&H parce que je n’étais jamais général », c’est une fadaise, car les grades au sein du mouvement ULIMO étaient usurpés : « Captain Kosiah », « Chief Kosiah », « General Kosiah», qu’importe, pourvu que cela lui donnait de l’importance, aux yeux de ses « boys », aux yeux des civils.

Il ajoute que le prévenu nie cette fonction de H&H, ou responsable de la logistique, alors même que l’enfant soldat a confirmé ce fait, ainsi que d’autres témoins. Peut-être bien qu’Alieu Kosiah, ou « Physical cash » n’a pas eu de vrai grade. Pourtant, dans le Lofa, il était responsable de l’approvisionnement. Il organisait les pillages et les transports forcés. Il était ce « floating officer » dont il parle lui-même et qui allait chercher tout ce dont chacun avait besoin au sein des ULIMO, ce dans les différentes villes tenues par les commandants Pepper & Salt, Deku, et Kunti Kamara.

Il conclut sur ce point en disant que pour se défendre, Alieu Kosiah critique et reproche aux civils de ne pas connaître les grades. Selon lui, s’ils avaient vraiment vécu ce qu’ils prétendent avoir subi, ils devraient en savoir plus. Mais comment ceux-ci devaient réagir quand les combattants débarquaient à grand fracas dans une ville ? Ils ne pouvaient à l’évidence pas déterminer avec précision qui était le général, mais pouvaient juste déterminer selon le comportement des soldats qui était supérieur hiérarchiquement. Les civils voyaient les saluts militaires, les transmissions d’ordres, les déférences, la tenue pseudo militaire de certains, et c’est cela qui fondaient leur conviction.

  • La personnalité d’Alieu Kosiah

Selon le Procureur fédéral ; haut placé, craint ou respecté, Alieu Kosiah a aussi su gérer ses propres affaires pour son propre bénéfice avec son ami Kake. L’argent ne provenait pas des ULIMO car le mouvement ne payait pas ses soldats. Plus tard, Alieu Kosiah a même cherché à avoir une carte d’identité guinéenne. Il avait soif de pouvoir et d’argent, il devait se penser au-dessus des autres.

Il note ensuite que M. Kosiah, qui selon ses propres dires aurait été respectueux des civils et des lois de la guerre et un combattant irréprochable, était pourtant entouré au sein du mouvement ULIMO des pires personnes possibles :

  • Pepper & Salt était le surnom du commandant en chef dans le Lofa parce qu’il donnait de la viande humaine à ses hommes. Il était tellement assoiffé de pouvoir qu’il a, selon un rapport de Médecins Sans Frontières, tué un de ses propres amis. Alieu Kosiah et Pepper & Salt étaient les meilleurs amis, ils étaient tout le temps ensemble.
  • Mami Wata était encore pire. Selon les éléments du dossier, il a été impliqué dans l’éventrement d’une femme enceinte, dont il a après sorti et tenu le fœtus suite à un pari fait sur le sexe de l’enfant.
  • Ugly boy était l’un des pires de tous. Il était connu pour découper les corps avec sa hache. Ugly Boy et Alieu Kosiah étaient proches, associés dans de nombreux crimes.
  • Kunti Kamara, auquel le gouvernement français reproche d’autres crimes internationaux, était avec Alieu Kosiah dans le Lofa.
  • Sensi Bebe, garde du corps d’Alieu Kosiah, le pire de ses « boys», aurait tué un vieillard qui se disait fatigué. Sensi Bebe allait partout avec Alieu Kosiah, ils portaient un amour commun pour l’argent.

Il continue en ajoutant qu’Alieu Kosiah était proche de tous les combattants les plus vicieux et les plus terribles du mouvement ULIMO dans le Lofa pendant les trois années qu’il a passé dans la région qui fut ravagée par les pillages, les meurtres, les massacres, les transports forcés et les viols.

Selon le Procureur fédéral, si Alieu Kosiah avait eu le respect qu’il prétendait avoir eu, il ne serait jamais resté dans ces conditions effroyables de guerre. Or, tout au contraire, il y a non seulement participé, mais il en a aussi profité.

Il exhorte ensuite les Juges fédéraux de ne pas croire qu’Alieu Kosiah avait complètement changé après la guerre. En effet, il a fui après le pillage dans le Lofa de l’organisation Oxfam, après avoir été mis en prison par les ULIMO pour cela. Plus tard, il est devenu Directeur de la police d’investigation criminelle de Monrovia, nommé, encore une fois, par les ULIMO, mais sa carrière tourne court. Un article de janvier 1997 dénonce les agissements unilatéraux du prévenu qui ne respecta pas les protocoles en place. En outre, il participé à un commerce de motos appartenant à la police.

Il poursuit en disant qu’Alieu Kosiah arrive ensuite en Suisse. Or, quand les autorités doutent de sa carte des « Strike Forces 1992-1993» sur laquelle il s’appuie pour obtenir l’asile, il affirme qu’elle est vraie. Puis, quand le Ministère public s’intéresse à cette carte dans le dossier, il se dérobe et déclare en fait qu’elle est fausse. Pourtant la Commission Réconciliation Vérité a affirmé qu’une telle carte était utile pour les déplacements en Guinée, ce qui corrobore d’ailleurs le rôle d’Alieu Kosiah comme « floatting officer ».

Il ajoute encore sur ce volet qu’en Suisse, M. Kosiah a trompé le service vaudois de l’aide sociale, mais le volet a été classé par le Ministère publique de la Confédération. Au cours de l’instruction de ce dossier, son comportement n’a pas changé. Bien sûr, il est prévenu et n’a pas l’obligation de dire quoique ce soit au vu des allégations. Mais quand on lui parle de l’homme d’affaires Kake qui écoulait avec ULIMO les biens volés, il évite au maximum de répondre, ou change de version. Ou alors, il a des trous de mémoire quant à la scission des ULIMO. Alieu Kosiah n’a jamais hésité à tordre la vérité pour son propre bénéfice, au détriment des victimes, même pendant cette procédure.

  • Le prétendu complot

Le Procureur fédéral commence sur ce point en déclarant être d’avis que cette théorie du complot, dont Alieu Kosiah se sert pour se défendre, est infondée.

Selon lui, il est difficile de croire que les parties plaignantes risquent leur vie pour venir mentir en Suisse. Le prévenu leur a même prêté des intentions douteuses, comme demander l’asile en Suisse ou réclamer de l’argent. Mais aucune des parties plaignantes n’a déposé de demande d’asile, elles sont toutes rentrées au Liberia, sans compensation.

Il ajoute qu’en l’occurrence, les victimes risquent pourtant véritablement leur vie, puisque l’une d’elles a été agressée en rentrant, des membres de la Commission Réconciliation Vérité ont été menacés de mort. Un témoin de la défense a eu ces propos concernant Hassan Billity : « Il ne pourra pas retourner facilement au Liberia car il y a des « fighting men » qui l’attendent ». La guerre est encore présente au Liberia qui reste un lieu d’impunité : les criminels y sont ministres ou sénateurs, et sont protégés par le Président.

Il demande aux Juges de prendre un peu de recul et ils verront que les parties plaignantes ont raconté la vérité. « La vérité absolue, c’est qu’il n’y a pas de vérité absolue » avait dit en substance le philosophe Jules Lagneau. Les plaignants n’ont pas raconté LA vérité, mais LEUR vérité, et les contradictions dans leurs récits sont la preuve de leur authenticité. 

L’une des parties plaignantes, par exemple, ne profite pas de mettre Alieu Kosiah en prison, mais ce dont il a besoin, il l’a simplement déclaré : « Justice is what I need ».

Il conclut sur ce point en disant que ce procès, plus que tout autre, offre la justice à ceux qui n’en ont jamais bénéficié. Pour eux, mais aussi pour le Liberia, qui suit le procès de près, car il y a pour le pays qu’un enjeu : qu’une Cour puisse être fondée dans le pays même pour rétablir la justice.

Le Procureur arrive au terme de son réquisitoire, et déclare qu’il s’agit maintenant d’examiner quelle peine Alieu Kosiah doit encourrir.

Pour le Procureur fédéral, c’est l’ancien code pénal militaire qui s’applique. Selon lui :

  1. La sanction encourue est la peine privative de liberté ; sans sursis. L’ aCPM prévoit que la peine soit de un à 20 ans de réclusion, et pour les cas graves, de trois à 20 ans, ou à vie.
  2. Les délits dénoncés ne connaissent pas de prescription.

Il ajoute que le prévenu ne pouvait pas ignorer qu’on ne met pas de balles dans la tête des civils, qu’on ne pille par leur village, qu’on ne viole pas les femmes, qu’on ne donne pas d’armes à des enfants, etc… L’appréciation des preuves permet de conclure qu’il doit être reconnu coupable au sens des articles 109 al1 aCPM et 108 al.2 aCPM, ainsi qu’avec l’art. 3 commun aux Conventions de Genève et l’art. 4 du Protocole additionnel aux Conventions de Genève.

  • Proposition de sanction pénale

Selon le Procureur fédéral le juge fixera la peine en fonction de la situation personnelle du prévenu. Il rappelle qu’il a 45 ans, qu’il n’a pas de problème de santé et qu’il n’a pas d’attache en Suisse. La peine privative de liberté s’applique.

Il ajoute que le dossier ne contient pas d’éléments relatifs à des antécédents personnels ou judiciaires, ce qui aurait un effet neutre sur la fixation de la peine. Au regard du mobile de ses crimes – la vengeance et le profit personnel au détriment des civils – celui-ci n’est pas excusable.

Il poursuit en notant que la collaboration du prévenu a été très mauvaise. Bien sûr, il a fourni des informations sur la guerre qui ont permis au Ministère public de la Confédération d’avancer dans l’enquête, mais le ton changeait dès que sa responsabilité était engagée. Le prévenu s’efforçait de ne pas dire la vérité tout en évitant le mensonge frontal qui aurait pu lui nuire. Ainsi il n’y a aucune circonstance atténuante, pas même le temps écoulé.

Le Procureur déclare s’être intéressé aux autres sanctions infligées aux criminels de guerres libériens :

  • Charles Taylor : 50 ans de réclusion par la Cour de la Sierra Leone pour crimes de guerre et crimes contre l’Humanité ;
  • Chucky Taylor : 97 ans par une Cour de Miami pour tortures ;
  • Jungle Jabbah : 30 ans pour fraude à l’immigration par la Cour de Philadelphie.

Toutes ces peines ont été confirmées en appel.

Le Procureur fédéral recommande une peine privative de liberté de 20 ans, en déduction des années de détention provisoire, et au terme de l’exécution de la peine, l’expulsion du territoire suisse pour une durée de 15 ans.

Il conclut en déclarant qu’on arrive au terme d’un procès qui sera inscrit dans l’histoire. Le fait d’avoir pu plaider cette affaire aujourd’hui dans cette salle est la preuve que la Suisse est à la hauteur des attentes de justices nationale et internationale. Les parties plaignantes, qui ont eu le courage de venir témoigner ici, portent les voix de tous ceux qui ne sont pas là aujourd’hui. Plus que l’action, c’est l’inaction qui fait du mal à l’humanité. Alieu Kosiah a agi dans l’un des conflits les plus cruels de l’histoire, au mépris des règles élémentaires de la guerre et surtout au mépris du principe même de l’humanité. Il finit en déclarant : « Messieurs les Juges, devant cela, ne restez pas sans rien faire ».

La parole est donnée à maître Alain Werner, avocat de quatre des parties plaignantes

Me Werner commence par déclarer que c’est un profond soulagement aujourd’hui pour lui de plaider ce dossier, et ce en pleine pandémie. Malgré tous les obstacles le procès s’est tenu, ce avec la venue des parties plaignantes et des témoins, à charge et à décharge, avec l’organisation de vidéoconférence avec la France et le Liberia, avec une traduction impeccable. Aux Juges et à la greffière, il adresse ses félicitations et ses remerciements

Selon lui, les débats ont été menés avec fermeté et justesse.

Il continue en disant que bien sûr, quand tout cela sera terminé, des leçons seront tirées, notamment en ce qui concerne la lenteur de l’instruction de ce dossier, le soin porté aux témoins, l’impossibilité de se rendre sur place pour la magistrature et les procureurs, etc… Mais à son sens, tout a été révélé pendant cette instruction, et les juges ont donc tous les éléments en main pour décider dans ce dossier.

Selon Me Werner, pendant plus de 20 ans, tant le Liberia que la communauté internationale ont échoué à juger ces atrocités. C’est aujourd’hui la Suisse – lieu symbolique – qui s’en charge, en espérant que le jugement marquera l‘Histoire. Il déclare porter l’espoir, avec ses mandants, que le jugement rendu aura un impact international, et même entraînera la création d’une Cour pénale au Liberia pour juger les crimes encore impunis.

Il déclare vouloir aborder à titre initial trois sujets avant d’entrer dans le cœur de sa plaidoirie : la peur, le complot et Hassan Bility.

  1. La peur

Selon Me Werner, Alieu Kosiah continue de dire qu’il n’a pas vu de crimes dans le Lofa commis par les forces ULIMO, à part l’enrôlement d’enfants, et le pillage de bois et de camions.

Il ajoute que nombreux sont les accusés dans des procès pour crimes internationaux qui ont nié leur participation dans les crimes, mais pas l’existence des crimes eux-mêmes. Or, Alieu Kosiah nie les crimes eux-mêmes. Il déclare que la guerre n’est pas propre, que les forces de Charles Taylor ont commis des crimes, que les membres de l’ethnie Krahns ont aussi commis des crimes après la scission, mais pas les ULIMO dans le Lofa. Ces dénégations sont insoutenables, c’est une insulte pour toutes victimes des forces ULIMO.

Il poursuit en disant qu’il lui a fallu très longtemps pour comprendre pourquoi le prévenu et son frère d’arme – Kunti Kamara – restaient sur cette ligne de défense. Or quand il a vu cette conversation avec Kunti Kamara enregistrée par la police française, dans laquelle Kunti Kamara dit vouloir libérer Alieu Kosiah qui est en prison, il déclare qu’il a compris. En fait, M. Kosiah et les autres anciens membres ULIMO sont encore en guerre dans leur tête. Alors c’est eux, contre tous. Ils ne lâcheront rien, c’est une lutte à mort pour vaincre.

Il se demande ensuite comment est-ce que Kunti Kamara pensait pouvoir libérer Alieu Kosiah, alors qu’il se préparait lui-même à fuir vers le Portugal. Ce qu’il pense aujourd’hui, c’est qu’une fois rentré au Liberia via la Guinée, Kunti Kamara allait mettre ou faire mettre la pression sur les parties plaignantes pour faire échouer le procès. Ce qui libérerait Alieu Kosiah.

Il continue en disant que c’est là qu’intervient la peur. Les parties plaignantes ont vécu le pire. Des atrocités, des horreurs. Mais tout ça est enfoui. Quand l’une des parties plaignantes a témoigné et que M. Kosiah s’est emporté en audience et a crié pendant ce témoignage, cette partie plaignante s’est mise à trembler, comme une feuille, et ne pouvait ensuite plus se tenir si proche du prévenu dans la salle d’audience. Il a fallu interrompre l’audience, Me Werner a donné un verre d’eau à son mandant, celui-ci continuait de trembler. Même Hassan Bility qui en a vu d’autres a eu peur quand Alieu Kosiah s’est mis à crier pendant l’audience d’instruction à Berne. La peur remonte soudain.

Parce que, selon Me Werner, tant pendant l’instruction que dans la salle d’audience, le prévenu a crié comme quand il criait et terrorisait les civils dans le Lofa.

Il poursuit en disant qu’il a été demandé à Alieu Kosiah si celui-ci avait la même maturité que lorsqu’il était au Liberia. Ce dernier a répondu que la jeunesse est comme une maladie, et qu’avec l’âge, on devient plus sage. Alors Me Werner, en entendant crier le prévenu comme il l’a fait, a lui-même tremblé en l’imaginant avec l’enfant soldat, 30 ans plus jeunes dans le Lofa, face aux civils.

Selon lui, aujourd’hui, toutes les parties plaignantes ont peur. De plus, il félicite Alieu Kosiah, et lui dit qu’il a réussi, même ici, en Suisse, à faire peur aux victimes.

Sur ce point, il conclut en déclarant que toutes les parties plaignantes ont dit avoir peur de rentrer, certaines ont même caché à leur famille qu’ils venaient témoignait. Et les seuls civils qui ont dit ne pas avoir peur de témoigner sont les témoins de la défense. Au Liberia, les problèmes de sécurité vont se poser pour les témoins qui rentrent. Me Werner explique que son espoir est que les juges mesurent l’immense courage des témoins, leur volonté de justice ayant été la plus forte.

  • Le complot

Sur ce point Me Werner commence en disant que depuis plus de 6 ans, cette théorie est toujours assénée et sera même certainement au centre des plaidoiries de la défense.

Il explique que selon la défense, les parties plaignantes seraient au cœur de ce complot. Or, elles n’ont demandé ni argent, ni asile. Elles n’en veulent pas aux gens de l’ethnie Mandingo dans leur ensemble, elles n’ont rien contre les autres ethnies.

Il relève que la défense s’étonne que les victimes n’aient pas demandé la justice au Liberia. Mais il n’y a pas de tribunal pour juger ces crimes au Liberia, ni de volonté politique pour ce faire.

Il continue en expliquant qu’à l’époque, les parties plaignantes ont convaincu les avocats de leur sincérité, et il met au défi la défense d’expliquer les motifs du complot.

Pour ce qui est des comploteurs, soit Me Werner lui-même et Civitas Maxima, Me Werner explique ne pas chercher de travail et des gens pour lesquels il existe des soupçons de crimes internationaux, les dossiers viennent tout seuls, et il y a trop de travail. Enfin, la nationalité ne joue aucun rôle dans le choix des dossiers. Civitas Maxima a été inscrite en 2012 à Genève quand Me Werner habitait encore à Londres. En admettant qu’il soit resté à Londres, tout ce qu’on vit ici serait exactement pareil, à la différence que Me Werner ne plaiderait pas, étant donné qu’il ne pourrait pas être inscrit au Barreau de Genève s’il habitait encore à Londres.

Me Werner continue en disant qu’il n’existe pas un complot international contre Alieu Kosiah. Il existait des éléments concordant sur les crimes qu’il aurait commis, et c’est pour cela que la plainte pénale a été déposée en Suisse.

Sur la méthodologie utilisée ; l’employé du GJRP, M. Keita, a été envoyé dans le Lofa pour écouter ce qui se disait dans les « Hatai shop », les endroits où les hommes discutent de politique et d’autres sujets comme la guerre. C’est ainsi qu’il a pu comprendre qui avait des informations sur les crimes qui avaient été commis par les forces ULIMO pendant la guerre.

Il explique aussi que dans le dossier contre Kunti Kamara en France, Civitas Maxima est partie plaignante parce que cela est légalement possible en France.

Il conclut sur ce point en déclarant qu’il n’y a pas de complot, mais seulement une méthodologie pour que les gens soupçonnés de crimes de guerre soient jugés.

  • Hassan Bility

Me Werner commence sur ce sujet par dire qu’il a commencé à travailler avec Hassan Bility en 2010. Et c’est un paradoxe, car et lui-même et Hassan Bility ont été impliqués du côté de l’accusation dans le procès de Charles Taylor, ce fameux Charles Taylor dont le défendant récite les atrocités comme des mantras.

Il poursuit en disant qu’Hassan Bility a été journaliste et a dénoncé les collusions de l’Etat libérien sous Charles Taylor avec les rebelles de Sierra Leone. Il a été torturé, sauvé notamment par la campagne d’Amnesty International, a été libéré et a reçu l’asile à Boston. Il a continué son combat pour la justice en décidant de rentrer au Liberia pour œuvrer pour la justice, et pour lui, le prix à payer est cher : être menacé encore aujourd’hui dans son pays d’origine.

Selon Me Werner, Hassan Bility a montré la même envie de justice dans le dossier Alieu Kosiah qu’avec les autres dossiers, alors que lui et Alieu Kosiah sont du même groupe ethnique, comme le sont Kunti Kamara et Jungle Jabbah, dossier sur lesquels Hassan Bility a aussi travaillé. En conséquence de tout ce travail, Hassan Bility est menacé par son propre groupe ethnique dont certains membres le considèrent comme un traître en raison de ce travail.

Selon lui, il n’y a donc pas de complot et pas de conspirateurs.

Il explique encore que bien sûr, avec un pays comme le Liberia, on a parfois des problèmes de méthodologie. Tout n’a pas toujours été protocolé comme il aurait fallu. Mais les parties plaignantes sont venues témoigner en Suisse parce qu’elles le voulaient et non parce qu’on leur a dit quoi dire ou quoi faire. En janvier 2015, malgré l’épidémie d’Ebola au Liberia, des visas ont été obtenus pour trois des parties plaignantes. Il neigeait alors en Suisse, elles n’avaient jamais vu la neige et glissaient en se rendant aux auditions.

Me Werner conclut sur ce pont en disant que l’une des trois valeurs fondamentales de Civitas Maxima, c’est l’intégrité. En janvier 2015, l’une des parties plaignantes n’a pas reconnu Alieu Kosiah sur une planche photographique. Or, les avocats avaient accès à d’autres photos dans le dossier qu’ils auraient eu le droit de montrer à leurs mandants. Ces photos étaient de bien meilleure qualité que celles qui ont été soumise. Mais Me Werner et ses confrères ne l’ont pas fait, car ils ne voulaient pas influencer d’une quelconque façon leurs mandants et avaient confiance en leur intégrité.

Les plaidoiries sont interrompues jusqu’au lendemain matin. Me Werner reprendra alors la parole.