Cet article a été publié dans le journal LeTemps on the 8th of February 2021.

How far should suspected war criminals who denounce others be protected?
Finland has decided

Gibril Massaquoi, celui que la presse a surnommé « le Judas de la Sierra Leone », n’a pas vu venir sa propre arrestation, lui qui avait causé avec tant de maestria celle de ses anciens frères d’armes du RUF, un des groupes rebelles les plus sanglants d’Afrique de l’Ouest. Son incarcération en mars 2020 par les autorités finlandaises, pays dans lequel il résidait en toute légalité depuis plus de dix ans, a provoqué une onde de choc et une vive controverse dans le microcosme de la justice pénale internationale.

Car Gibril Massaquoi est un insider, l’équivalent des pentiti des procès de la mafia italienne, ceux dont on sait qu’ils faisaient partie du système criminel. Ils ont participé à des atrocités, mais les autorités les protègent en échange de leur témoignage pour faire tomber les têtes. M. Massaquoi a ainsi fourni au Tribunal pénal international chargé des crimes de la guerre civile en Sierra Leone des informations pour faire tomber certains des chefs de son propre groupe rebelle mais aussi un témoignage controversé en audience. En échange des services prétendument rendus, il a obtenu du procureur la chance d’une nouvelle vie sous la forme d’une immunité pour les crimes commis en Sierra Leone et une relocation en Finlande.

Deux guerres civiles différentes

Il se trouve toutefois que Civitas Maxima, l’organisation que j’ai fondée en 2012 au service des victimes de crimes de guerre et crimes contre l’humanité, a pu réunir des témoignages selon lesquels M. Massaquoi aurait commis des atrocités dans le pays limitrophe du sien, le Liberia, dans lequel une autre guerre civile sanglante faisait rage. Il a semblé évident à toute l’équipe de juristes, d’avocats et d’experts de Civitas Maxima que tout crime de guerre présumé que M. Massaquoi avait pu commettre contre des civils libériens au Liberia ne pouvait pas être couvert, moralement ou juridiquement, par l’accord qu’il avait passé avec un tribunal international pour des procès sur des crimes commis dans un autre pays, la Sierra Leone. Deux territoires différents, deux guerres civiles différentes.

Pour revenir au parallèle avec la mafia sicilienne, c’est comme si on avait découvert que Tommaso Buscetta, le pentito le plus connu, relocalisé aux Etats-Unis après une chirurgie esthétique, avait commis de multiples meurtres en France ou en Suisse, dans des affaires sans lien avec la mafia. L’immunité convenue ne se serait à l’évidence pas étendue à ces autres crimes.

Toutefois, et aussi étrange que cela puisse paraître, je suis moi-même aujourd’hui sous le feu de certaines critiques pour les premiers témoignages à charge fournis par Civitas Maxima aux autorités finlandaises sur Gibril Massaquoi.

Le procès de Charles Taylor

The accusations against Civitas Maxima of wanting to “break the system” by discouraging insiders from testifying in future international trials are symptomatic of a malaise. Of course, insiders can sometimes be decisive in gathering sufficient evidence against the highest leaders, the very ones who ordered mass crimes. I experienced this myself in court in the trial of former Liberian President Charles Taylor. It took us more than 30 insiders to establish the links necessary to convict Charles Taylor for the crimes committed in Sierra Leone, where he did not even physically attend. But it was not without difficult compromises. I remember Zigzag Marzah, the former contract killer, coming candidly to explain to us in court how newborn babies were killed with a stone and how human hearts were eaten.

Toutes ces controverses posent des questions fondamentales : « Quels doivent être les critères utilisés par les procureurs internationaux pour obtenir ces témoignages en échange de protection, et quelles sont les limites exactes de cette protection ? Quel doit être le degré de due diligence que ces mêmes procureurs doivent exercer sur les agissements passés des candidats insidersavant qu’un accord soit passé ? Ces questions doivent désormais sortir de l’opacité et des prérogatives discrétionnaires de certains pour être réglementés. C’est à cela, je l’espère, que servira la « controverse Massaquoi ».

Mais le plus intéressant dans tout cela, c’est que les enquêteurs et procureurs finlandais, apparemment peu troublés par tout ce bruit, ont fait preuve, depuis l’arrestation de M. Massaquoi en mars 2020, d’une efficacité inouïe. En plein covid, ils ont multiplié les enquêtes au Liberia et en Sierra Leone, bouclant leur investigation en un temps record.

« Révolution finlandaise »

Ainsi, dix mois après son arrestation et vingt-sept mois après le début des enquêtes, le procès de M. Massaquoi a démarré lundi 1er février en Finlande, avec l’annonce d’une décision incroyable qui amène la presse spécialisée à parler de « révolution finlandaise ». Fort d’un précédent dans une affaire rwandaise, les juges finlandais ont décidé de relocaliser entièrement le procès. Ainsi, quatre juges, deux procureurs et un avocat de la défense, tous finlandais, iront s’établir au Liberia puis en Sierra Leone pendant plusieurs semaines pour effectuer l’audition de la plupart des dizaines de témoins attendus, avant de revenir conclure le procès en Finlande.

Ce modèle est fascinant et porte l’espoir d’une justice extraterritoriale qui saisit l’importance de rendre justice au plus près de l’endroit où les crimes ont été commis. Ce modèle porte aussi ses défis, comme le souligne Roland Adjovi, le grand avocat béninois spécialiste des droits humains, notamment en ce qui concerne la question clé de la protection des témoins. Mais il mérite assurément toute notre attention. C’est pourquoi, en collaboration avec des avocats et des universitaires à Helsinki, La Haye, Saint-Louis, Monrovia et Freetown, Civitas Maxima permet au plus grand nombre de suivre, sur son site internet, cette nouvelle façon de rendre la justice internationale.

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