Des parties plaignantes libériennes écrivent l'histoire judiciaire en Suisse et au Liberia

Bellinzone, Suisse – Sept parties plaignantes libériennes sont entrées dans l'histoire judiciaire de la Suisse et du Liberia, après une quête de justice de plus de sept années, menée malgré l'épidémie d'Ebola de 2014-2015 et la pandémie de Covid-19 de 2020-2021.

Le Tribunal pénal fédéral suisse a rendu ce vendredi 18 juin son verdict dans le procès d' Alieu Kosiah qui fera date. Après quatre semaines d’audiences en décembre 2020 et février 2021, et après plusieurs années d’une enquête débutée en 2014, l’ancien commandant libérien de la faction rebelle ULIMO (United Liberation Movement of Liberia for Democracy) pendant la première guerre civile libérienne a été reconnu coupable, partiellement ou entièrement, de 21 des 25 chefs d'accusation dont il était accusé. Alieu Kosiah a été condamné à vingt ans de prison, desquels seront déduites les plus de six années passées en détention préventive, ainsi qu’à payer plus de 50’000 CHF aux sept plaignants qui ont témoigné contre lui.

Les crimes pour lesquels il est reconnu coupable sont les suivants : avoir ordonné le meurtre de treize civils et de deux soldats non armés ; avoir assassiné quatre civils ; avoir violé une civile ; avoir ordonné le traitement cruel de sept civils ; avoir porté atteinte à la dignité d'un civil décédé ; avoir ordonné à plusieurs reprises le traitement cruel, humiliant et dégradant de plusieurs civils ; avoir infligé à plusieurs civils des traitements cruels, inhumains et dégradants ; avoir ordonné à plusieurs reprises le pillage ; avoir utilisé un enfant soldat dans des hostilités armées. Les crimes pour lesquels Kosiah est acquitté sont les suivants : recrutement d'un enfant soldat ; tentative de meurtre d'un civil ; complicité dans le meurtre d'un civil ; et ordre de piller dans un cas.

La condamnation a un acte de viol est significative. C’est en effet la première fois qu'un individu se retrouve directement condamné pour des violences sexuelles commises pendant la guerre civile au Liberia. Au vu de l'ampleur des violences sexuelles commises pendant la guerre, il y a longtemps qu’une telle reconnaissance judiciaire aurait dû avoir lieu. Elle constitue une reconnaissance immense pour la victime qui a courageusement témoigné contre Kosiah au procès, ainsi que pour les innombrables autres victimes de violences sexuelles liées aux conflits au Liberia et dans le monde.

Ce procès est historique tant pour la Suisse que pour le Liberia : il s'agissait en effet de la première affaire de compétence universelle et de crimes de guerre en Suisse devant le Tribunal pénal fédéral, ainsi que du tout premier procès d'un ressortissant libérien pour des crimes de guerre commis au cours des deux conflits civils qui ont ravagé le pays pendant plus de dix ans.

En février 2021, au plus fort de la pandémie de COVID-19, six des sept parties plaignantes témoignant contre Kosiah ont courageusement voyagé depuis différentes régions du Liberia jusqu'à la petite ville de Bellinzone, dans le canton du Tessin, en Suisse. La septième plaignante a pu se rendre à Monrovia pour témoigner par liaison vidéo.

Je l'ai fait par amour pour mon pays et par amour pour mon frère que j'ai perdu pendant la guerre", a déclaré l'un des plaignants qui a témoigné en Suisse, et dont le frère fut brutalement assassiné par Kosiah avec six autres civils. "La seule chose que j'ai à dire aux Libériens est que nous devrions abandonner cette culture du silence, où nous avons peur de nous exprimer. Si nous continuons à avoir peur de dénoncer ce que ces personnes ont fait, elles ne sauront pas que ce qu'elles ont fait est mal. Et elles continueront [...] Or ce processus leur servira de message. Même après vingt ans, une personne est traduite en justice pour faire face aux conséquences de ses actes. [...] Si vous montrez l'exemple, ceux qui ont agi ainsi auront peur. Le message que je veux faire passer aujourd'hui est le suivant : ayons le courage – même si c'est très difficile à faire - d'aller vers la justice. Notre voix peut être entendue, les blessures peuvent être guéries par la justice".

Civitas Maxima et le Global Justice and Research Project (GJRP) rendent hommage à l'incroyable résilience et au courage des parties plaignantes libériennes qui ont surmonté tant d'obstacles pour témoigner. Malgré les intimidations et les menaces, elles n'ont pas reculé et aujourd’hui justice a été rendue.

Ces parties plaignantes ont contribué de manière spectaculaire à la quête mondiale de justice pour les nombreuses victimes libériennes oubliées des guerres civiles, qui ont été abandonnées tant par la communauté internationale que par leur propre gouvernement. L'utilisation de la compétence extraterritoriale a permis des enquêtes, des poursuites et des procès dans le monde entier. Outre le procès d’Alieu Kosiah en Suisse, deux procès ont eu lieu en 2017 et 2018 aux États-Unis ; le procès d'un ancien commandant rebelle sierra-léonais pour des crimes au Liberia est en cours en Finlande ; et un autre ancien commandant rebelle libérien sera jugé en France en octobre 2022.

 “"Le courage de toutes ces victimes libériennes est exemplaire" , a déclaré Hassan Bility, directeur du GJRP à Monrovia. "Il est maintenant temps pour le gouvernement libérien d'entendre cette quête de justice, et de se conformer enfin aux recommandations de la Commission Vérité et Réconciliation du Liberia de 2009, et de s'assurer que nous mettons fin chez nous à l'impunité pour les crimes de guerre".

Civitas Maxima et le GJRP saluent le travail des juges du Tribunal pénal fédéral suisse qui ont conduit les audiences d’une façon résolue et impartiale, ainsi que celui des procureurs fédéraux qui ont mené cette affaire jusqu’au procès.

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